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Le
Locataire ( El inquilino )
Devenir
locataire ou comment accorder son diapason au LA majeur de notre société
: être compatible, conforme à la règle commune -
moduler ses attitudes sur une fréquence codifiée - régler
son savoir être et son savoir vivre selon la nomenclature des
mœurs - procéder à la normalisation de son identité
: autant de significations sous-entendues lorsque Ahtzic Silis évoque
" El Inquilino ".
La
pièce dégage deux rapports de forces qui viennent ici s'entrechoquer,
s'imposer, se superposer l'une à l'autre : à l'Espace son
tumulte incessant et son étendue intime, au Temps son don d'ubiquité
entre moment présent et continuité du passé. Une
double dimension repensée par le biais du fer, plus malmené
que jamais, à l'image de cet étranger confronté au
vide engloutissant de notre société occidentale.
Trois parties composent la pièce : le fond se dote d'une plaque
en fer trempée dans de l'acide chlorhydrique et comme perforée
de traits et de trous linéaires. Une partie supérieure,
particulièrement chargée en influences, à la fois
domine et vient s'incruster sur la plaque. Enfin, une représentation
symbolique de l'Homme en marche qui semble suivre le tracé de sa
communauté. Mais il faut encore diriger son regard sur l'envers,
vers ce que dissimule cette plaque de flux et de reflux, à savoir
la soudure des parties supérieure et inférieure comme lien
entre un passé regretté de gloire et de rayonnement contre
un présent amer et individualiste. De cette manière, l'association
Espace/Temps va au-delà d'une vision primaire et nous offre une
conception universelle des groupements d'hommes.
Le
caractère infini de la plaque ajouté aux nuances, aux contrastes
de tons ainsi qu'à ses aspérités lui confère
toute la rugosité et la froideur de notre société.
C'est une dynamique de corps et de mouvement perpétuel, une foule
changeante selon l'angle de vue ou la prise de lumière mais qui,
au final, paralyse plutôt qu'elle ne sublime. La pièce révèle
le besoin cruel et ironique qu'éprouve l'être en terre étrangère
à devoir s'agripper à des prises essentielles à sa
survie. Curieux Occident qui se charge de blackbouler son nouveau venu
aux quatre coins de son protocole tout en veillant bien à ce qu'il
suive le balisage rigide qui lui est destiné. Ainsi cette répétition
de signes conventionnels engendre un effet d'immobilisme dans la mécanique
: plus on avance et plus on reste sur place. C'est la mort de cette société
elle-même dont les variations activent une compression de l'espace
sur l'homme et en l'homme. Ce sentiment de non appartenance que ressent
l'étranger face à une culture en perdition renvoie à
une double oppression physique et mentale. L'espace aliénant de
l'étau social (mœurs, taboos…) conduit de ce fait à
l'effacement de son identité. C'est cette chaîne de forces
qui pousse l'être à s'emmurer.
Ici,
l'artiste joue le challenge : tandis que l'homme est projeté de
loin en loin, lui s'accroche à cet état - comme les deux
parties en fer forgé qui semblent contaminer la plaque - pour en
refléter ses échecs. Alors que l'étranger se sent
comme un pou sur une tête au port hautain, l'artiste a cette conscience
super sensible de lui-même au milieu de la foule qui lui donne le
pouvoir de percevoir la société dans ses moindres plis.
La
partie supérieure prend ici toute son ampleur et domine sur le
reste. Cette vue critique qui maintient l'artiste en équilibre
lui permet de distinguer entre désir d'appartenance et rejet de
cette même société. Ainsi, s'il ressent le fait d'être
locataire d'un groupe où il faut suivre un parallèle sans
en interrompre le mouvement stérile, il est sans nul doute propriétaire
de son espace intérieur : l'existence pure. Face à l'indifférence
des gens et la conscience de représenter une menace de part des
us et coutumes différents, l'artiste affiche son désir violent
d'entraver, de gêner cette société dans laquelle il
loge.
Contre
le Moloch qui enserre ses progénitures, c'est un chemin métaphysique
et culturel qu'il a décidé d'emprunter. Cette voie ne se
pare pas de conventions ni de regards obliques mais se jouxte à
une mesure temporelle qui éclaire et guide. Un cycle où
l'on peut mesurer le flot vacillant des hommes et suivre avec justesse
l'écoulement de la vie. Elle ressemble bien à une condamnation
cette compression de notre société autrefois flamboyante
mais qui, à présent, se joue des lois du Temps. A vouloir
dépasser tout et tout le monde et défier l'héritage
ancestral, voilà que nous en avons inversé la logique. Cloués
à notre centre de gravité, nos fuites en avant ne sont que
de plus cuisants reculs.
C'est
au cœur de la culture imposante des Mayas qu'Ahtzic Silis puise toute
la sagesse nécessaire à l'artiste pour sonder l'invisibilité
de notre masse et en appréhender ses illusions. Sans se hisser
au rang d'une quelconque divinité, c'est pourtant bien une place
à la fois éprouvante et privilégiée qu'il
occupe au niveau supérieur de la pièce. Entre accroc et
rejet, cette monture brillante et fine, à l'instar de la civilisation
Maya, cherche encore à élever notre monde déchu dans
un souffle d'espérance.
The
Zoo
août 2006
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